Depuis plus d’une décennie, le gouvernement du Cameroun s’est publiquement engagé à réduire de moitié les violences à l’égard des femmes d’ici 2026, un objectif ambitieux et nécessaire dans un pays où les femmes sont confrontées à des violences généralisées, y compris des violences physiques, économiques, psychologiques et émotionnelles, à la fois dans la sphère privée et dans la vie publique, le plus souvent commises par les maris, les partenaires intimes et les parents masculins. Ces abus ne sont pas des incidents isolés ; ils sont en réalité enracinés dans des inégalités de genre bien ancrées, des lois discriminatoires et des institutions faibles, et sont exacerbés par un sous-investissement chronique dans la prévention et le soutien aux survivantes. Malgré des promesses répétées depuis 2011, le gouvernement n’a pris que peu de mesures concrètes pour atteindre son objectif déclaré. À mi-parcours de l’année 2026, force est de constater que le gouvernement a failli à ses engagements, laissant les femmes exposées à des préjudices et les survivantes sans véritable protection ni accès à la justice.
Les violences subies par les femmes camerounaises sont structurelles, avec un impact systémique étroitement lié au contrôle limité des femmes sur la terre, le logement, le revenu et d’autres ressources économiques. Le cadre juridique régissant les relations familiales renforce la domination masculine en désignant les maris comme chefs de famille et principaux gestionnaires des biens matrimoniaux. Ces dispositions affaiblissent le pouvoir de décision des femmes quant au lieu de résidence, à l’emploi et à la gestion des biens immobiliers pendant le mariage et après sa dissolution. Depuis plus de 20 ans, il existe un projet de Code de la famille qui pourrait remédier à certaines de ces inégalités, mais l’État – gouverné sur toute cette période par le Rassemblement démocratique du peuple camerounais, avec Paul Biya comme président du pays – ne l’a pas adopté. Cette inaction prolongée reflète un manque de volonté politique plus large pour remettre en cause les normes discriminatoires et réformer les lois qui permettent la violence masculine et le contrôle économique sur les femmes au sein de la société camerounaise.
En parallèle, le Cameroun ne dispose pas d’une politique globale ou de directives nationales sur les violences domestiques. En l’absence de réponse coordonnée et dotée de ressources suffisantes, la police, les autorités judiciaires, les prestataires de santé et les travailleurs sociaux sont sous-équipés pour prévenir les abus, protéger les victimes ou traduire les auteurs en justice. Les femmes qui tentent de demander de l’aide se heurtent souvent à des attitudes méprisantes, à des pressions pour se réconcilier avec leurs agresseurs ou à une obstruction pure et simple. Les normes sociales néfastes qui normalisent l’autorité masculine et justifient la violence ancrent davantage ces défaillances institutionnelles, créant un environnement dans lequel les auteurs agissent dans une impunité quasi totale.
Ce rapport documente les nombreuses manières dont la discrimination structurelle est instrumentalisée pour commettre des violences à l’égard des femmes, y compris des actes de violence économique – des actes de contrôle ou de coercition, ou des comportements ou des pratiques qui entraînent des préjudices économiques ou des dépossessions – en s’appuyant sur des recherches effectuées entre septembre et décembre 2024, à Maroua dans la région de l’Extrême-Nord, à Douala dans la région du Littoral et à Buéa dans la région du Sud-Ouest. Ces lieux ont été sélectionnés pour refléter la diversité démographique, religieuse et juridique du Cameroun, ainsi que les préjudices causés par le manque de ressources des services publics et l’insécurité persistante dans certains territoires du pays. Les chercheurs ont mené des entretiens approfondis avec 60 femmes qui ont subi des violences physiques, psychologiques et économiques, ainsi que des entretiens avec des responsables gouvernementaux chargés de la fourniture de services sociaux et avec des chefs religieux. Les témoignages révèlent des schémas d’abus réguliers et des barrières systémiques qui donnent lieu à des violations des droits des femmes à l’intégrité corporelle, à la santé, à l’égalité et à la non-discrimination, à la propriété et à un niveau de vie suffisant.
Toutes les femmes interviewées par Human Rights Watch ont décrit avoir subi des formes de violences multiples et qui se chevauchent : physiques, psychologiques, émotionnelles et économiques. Beaucoup ont expliqué comment des maris violents ont pu disposer de terres et de logements acquis conjointement sans leur consentement en vendant des biens, en transférant des droits de propriété ou en enregistrant frauduleusement des actifs au nom d’enfants ou de parents. Plusieurs femmes ont raconté comment leurs maris ont fermé leurs entreprises, vendu le matériel professionnel ou annulé des baux, supprimant ainsi leur unique source de revenus. Dans ces cas, les hommes ont profité des inégalités économiques et de la discrimination pour piéger les femmes dans des relations empreintes de violences et punir celles qui ont tenté de les quitter.
Certaines femmes ont déclaré qu’il leur était défendu de travailler à l’extérieur du foyer et d’acquérir une indépendance financière. Une femme a décrit avoir passé près de trois décennies confinée chez elle, parce que son mari lui avait interdit de sortir ou de parler à d’autres personnes et qu’il la battait lorsqu’elle désobéissait. Du fait de cette dépendance économique forcée, il lui était impossible d’échapper aux abus ou de subvenir aux besoins de ses enfants de manière indépendante. Ces expériences ne constituent pas des cas isolés, mais reflètent un schéma plus large dans lequel les hommes utilisent la violence et les menaces pour contrôler le travail, la mobilité et les revenus des femmes.
La discrimination à l’égard des femmes est inscrite dans la famille. Les filles sont régulièrement confrontées à un traitement inégal en matière d’héritage, malgré la reconnaissance formelle par le Code civil de l’égalité des droits successoraux pour tous les enfants. Les autorités traditionnelles excluent souvent les filles des listes d’héritiers soumises aux tribunaux et il est fréquent que les documents successoraux concernant les titres fonciers ne tiennent pas compte des droits des femmes. Les veuves sont particulièrement vulnérables à la dépossession. De nombreuses veuves ont déclaré avoir été expulsées de leur domicile après le décès de leur mari ou s’être vu refuser l’accès à des biens qui faisaient légalement partie des actifs matrimoniaux. En raison de confusions ou de négligence de la part des autorités judiciaires et administratives concernant les biens communs dans les mariages et les régimes matrimoniaux, ce sont souvent les fils ou les parents masculins qui obtiennent le contrôle de successions entières alors que les veuves sont mises à l’écart. Dans un cas, une veuve a subi des pressions afin qu’elle épouse l’un des frères de son mari décédé pour conserver l’accès aux terres et au logement, pour elle et ses enfants. Suite à son refus, elle a dû quitter sa propriété et emmener ses enfants pour aller habiter chez ses parents.
Les femmes vivant en partenariat domestique à long terme ou en union libre sont confrontées à des risques supplémentaires, car ces relations ne sont pas reconnues dès lors qu’elles ne sont pas officiellement inscrites dans un registre d’état civil. Quand ces unions prennent fin, de nombreuses femmes ne reçoivent aucune pension alimentaire pour leurs enfants et n’ont aucun recours juridique effectif pour revendiquer des biens ou demander une aide financière à leur ancien partenaire. Des services sociaux mal dotés et des procédures juridiques complexes entravent davantage l’accès à la justice pour ces femmes et leurs enfants.
La défaillance des institutions étatiques aggrave ces préjudices. De nombreuses femmes ont raconté aux chercheurs que, lorsqu’elles ont tenté de signaler les violences à la police ou de demander réparation devant les tribunaux, on leur a conseillé de ne pas donner suite à leur plainte ou on les a tenues pour responsables des violences subies. Certaines ont fait l’objet de représailles de la part de leur mari après avoir contacté les autorités, tandis que d’autres craignaient de dénoncer des violences parce que leurs agresseurs avaient des liens étroits avec la police ou les autorités locales. Du fait du manque d’informations publiques sur les violences domestiques et les services disponibles, de nombreuses femmes n’ont pas connaissance de leurs droits ou des lieux où obtenir de l’aide, ce qui renforce le silence et l’impunité.
Le Cameroun a atteint la date butoir de 2026 qu’il s’est fixée pour réduire de moitié les violences faites aux femmes et se rapproche d’une deuxième échéance définie dans son plan national de développement pour réduire la pauvreté d’ici 2030, mais les progrès restent limités. D’après des responsables gouvernementaux interviewés, les données suggèrent que non seulement le problème est sévère, mais qu’il s’aggrave. L’insécurité permanente, y compris les conflits dans les régions anglophones et les violences liées à Boko Haram dans l’Extrême-Nord, a déplacé des communautés et augmenté les risques de violence à l’égard des femmes et des filles tout en compromettant l’accès déjà insuffisant à la protection, à la justice et aux services sociaux. En parallèle, les pressions économiques, les déplacements liés aux conflits et la hausse du coût de la vie ont accru la dépendance des femmes vis-à-vis de la terre, renforcé leur besoin de services sociaux et aggravé leur exposition à la violence, domaines où l’incurie institutionnelle est la plus marquée. Sans mesures urgentes, l’échec du gouvernement sera non seulement celui de ne pas avoir honoré un engagement, mais aussi celui d’exacerber les schémas de violence et de dépossession qui persisteront de génération en génération.
En vertu du droit international et régional relatif aux droits humains, notamment la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes et le Protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples relatif aux droits des femmes en Afrique (Protocole de Maputo), le Cameroun a l’obligation d’éliminer la discrimination en droit et dans la pratique, de prévenir les violences et de garantir des recours efficaces aux victimes. Le respect de ces obligations nécessite plus que des engagements rhétoriques. Il exige une réforme juridique, un financement adéquat et durable de services dédiés aux survivantes, une formation efficace des policiers et des fonctionnaires judiciaires, et des efforts concertés pour s’attaquer aux causes profondes des violences, y compris l’accès limité des femmes à la terre, à la propriété et aux ressources financières et leur contrôle restreint sur ces éléments.
Pour tenir sa promesse de réduire considérablement les violences à l’égard des femmes, le gouvernement doit de toute urgence réformer les lois discriminatoires, adopter et mettre en œuvre un Code de la famille complet, instaurer une réponse nationale coordonnée aux violences domestiques et garantir des services accessibles dans tout le pays. Les bailleurs de fonds et les partenaires de développement devraient soutenir ces efforts par un financement durable et coordonné et en donnant la priorité aux programmes qui renforcent l’autonomie économique des femmes et leur accès à la justice. Sans mesures décisives, la violence à l’égard des femmes au Cameroun restera omniprésente et les coûts de cette inaction continueront d’être supportés par les femmes et les filles dont les droits, la sécurité et la dignité sont systématiquement bafoués.
Année de publication :
Juin 2026
URL/ Lien vers la source :
https://www.hrw.org/sites/default/files/media_2026/06/wrd_cameroon0626fr%20web.pdf.
Auteur et/ou Editeur responsable :
Human Rights Watch
Nationalité du rapport : Cameroun

